Ce matin, ou hier peut-être, j’ai étalé sur mes tartines une cuillerée de confiture de pastèque, et j’ai pensé aux cheveux d’ange.

Plus exactement, j’ai pensé aux tortas de cabellos de angel, ces brioches rondes et brunies renfermant en leur coeur une fine couche de confiture dont le nom me laissait rêveuse.

J’ai revu les camions ambulants qui desservaient ce village perdu au cœur de l’Aragon, qui n’avait ni primeur, ni boucher, ni boulanger. Le camion du volailler, qui débarquait dès potron-minet, son haut-parleur appelant les ménagères de son message immuable, comme les cloches de l’église nous appelaient le dimanche à l’église. Le camion du boulanger, qui se faufilait discrètement dans les rues étroites, jusqu’à cette échoppe obscure que l’ont n’ouvrait que pour lui (les pop-up stores n’ont rien inventé…).

Cette foule de femmes en tablier ou en châle, cheveux attachés, visage lisse ou froissé, mains tavelées souvent, robustes ou chenues, accompagnées parfois d’un enfant qui lorgnait d’un œil gourmand le pain doré que la mère ou l’aïeule allait glisser dans son panier.

Ces transactions murmurées, ces notes mystérieuses dans le vieux petit carnet, et le cliquetis des pesetas versées d’une main dans l’autre.

Ces bavardages, ces commérages, dans la file d’attente qui s’éternisait un peu si une ménagère avait oublié sa commande ou souhaitait une douceur imprévue.

Je me souviens que je regardais ma tante, à peine plus âgée que moi et pourtant si aguerrie, passant sa commande d’une voix ferme et accueillant dans ses bras tendus le pain de la semaine et parfois, parfois, une brioche dodue au cœur de cheveux d’ange.

Alors je trottinais à ses côtés d’un pas leste, un pain ou deux niché dans mes bras, parfois la précieuse tourte, et nous rentrions confier nos trésors à la huche, en attendant que le gâteau soit, enfin! offert à notre gourmandise.

Alors, religieusement, je recevais de la main de ma grand-mère une part de brioche dans laquelle j’enfouissais mon nez en fermant les yeux, me berçant de cannelle, de vanille, de beurre et de levure.

Alors je mordais dans la brioche un peu sèche, jusqu’à ce qu’elle fonde sur ma langue et m’offre, comme un secret, le doux parfum des cheveux d’ange.