Intérieur jour, l’atmosphère studieuse d’une petite salle de classe nichée au sein d’un grand bâtiment massif aux airs d’école de campagne.

Quelques femmes de tous âges recroquevillées autour des bureaux d’écolier, et cette question de l’enseignante:

“Résumez-moi en quelques lignes votre niveau en couture, et votre objectif en venant à ce cours”.

L’objectif? Ne plus acheter de vêtements. Coudre toute ma garde-robe à compter de ce jour de décembre 2018. Manteau et tailleur Chanel compris.

Le niveau?

Ma première machine (celle régulièrement vendue par Lidl) a rejoint mon foyer à son corps défendant il y a disons une vingtaine d’années. Après avoir péniblement transbahuté le carton aussi pesant que malcommode dans un bus, je l’avais déballée, frétillante d’impatience, sur ma table de cuisine.

Armée de ma notice, d’un bouquin (en allemand) pour les débutants archi-débutants, d’un beau patron Burda “EASY” (toujours pas cousu à ce jour), de mon tissu et de tout mon optimisme (dieu sait qu’il allait m’en falloir), j’ai joyeusement enfilé ma machine toute neuve.

Échantillon de tissu, pied de biche, pédale: noeuds.

A l’époque je n’avais pas Internet chez moi, et encore moins l’idée d’aller chercher en ligne comment dompter le bestiau. Non, j’avais mieux: “allô… Mamaman?”

Mamaman en question, dotée de doigts de fée plus que de pédagogie, a tenté une explication par téléphone, à l’aveugle, pour une machine qu’elle n’avait jamais vu.

En commençant par “tu passes ici, tu retournes là, tu descends ensuite” puis “mais enfin, tu suis les dessins sur ta machine et voilà, c’est tout bête”.

Ça a fini comme la veille de mon permis de conduire quand elle avait gentiment accepté de poser son séant à la place du mort et de me confier le volant: moi complètement perdue et fort énervée, elle un tantinet agacée de l’incompétence crasse de sa progéniture (et, oui, j’ai manqué mon permis).

Quelques jours plus tard (j’ai l’optimisme chevillé au corps), je reprends mon manuel, ma machine, mes petites notes “en direct de Mamaman”. J’enfile, je suis les dessins scrupuleusement (j’ai un gros problème de représentation en 3D), échantillon, pédale, nœuds. Nid de nœuds, pour être précise.

“Maaaaaaaaamaaaaaaan”.

Bis repetita, ma mère fort obligeante essaie tant bien que mal de guider à distance et (toujours) à l’aveugle sa progéniture aussi bien-aimée qu’incompétente.

On la refait? Enfilage, échantillon, pédale…nœud?

Non.

Paf.

Paf, comme la lumière qui saute dans un grand claquement de fusible exaspéré.

Je remets le fusible, je rallume ma machine.

Qui ne se rallume pas.

Je retourne voir mon fusible: il va bien, d’ailleurs j’ai de nouveau de la lumière.

Je caresse ma machine, je lui parle gentiment, je rappuie sur son interrupteur.

Bernique.

J’ai tué ma machine à coudre.

Quand la prof est arrivée à la fin de sa lecture, je crois bien que je l’ai vue pâlir un peu…